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Peu de maisons de rhum peuvent revendiquer plus de cent soixante ans d'activité sans interruption de nom. Barbancourt en fait partie, et le fait depuis Haïti, avec une méthode empruntée à la Charente et une matière première que la plupart des grandes marques caribéennes ont abandonnée. Ce rayon réunit ses cuvées, des plus jeunes à celle que la famille gardait autrefois pour elle.
Deux choix fondateurs séparent cette maison du reste des Caraïbes anglophones et hispanophones : elle travaille le jus de canne, et elle distille en deux passes selon un schéma emprunté au cognac.
La Société du Rhum Barbancourt a été fondée le 18 mars 1862 par Dupré Barbancourt, originaire de la Charente, région du cognac. Il n'apportait pas un savoir-faire caribéen mais un savoir-faire d'eau-de-vie de vin, transposé à une matière première tropicale. Ce transfert technique est l'acte de naissance du style de la maison, et il explique que les rhums d'Haïti aient longtemps été perçus en Europe comme les plus proches des eaux-de-vie françaises.
Le rhum passe deux fois dans l'alambic, comme le fait un cognac : une première chauffe donne un distillat encore chargé, une seconde le resserre et permet de couper les têtes et les queues avec précision. Le résultat est un rhum plus fin et plus droit qu'un distillat de simple passe, où le fruit se lit avant la puissance. Cette méthode coûte en rendement ce qu'elle rapporte en netteté, et elle reste rare dans le monde du rhum.
La maison distille du jus de canne frais, pressé et fermenté peu après la coupe, quand la plupart des producteurs caribéens travaillent la mélasse issue de la fabrication du sucre. La différence s'entend dans le verre : un rhum de jus de canne conserve une trame végétale, herbacée, parfois florale, là où la mélasse pousse vers le caramel et le fruit confit. C'est la même famille que les rhums des Antilles françaises, dont la maison partage la matière première sans en partager le cadre réglementaire.
La maison a longtemps été l'une des entreprises les plus visibles d'Haïti. Son outil de production a bougé une fois, et son chai a traversé des épreuves que peu de distilleries connaissent.
En 1949, l'entreprise s'installe au cœur des champs de canne du Domaine Barbancourt, dans la plaine du Cul-de-Sac, à l'est de Port-au-Prince, où se trouve encore son siège. Rapprocher la distillerie de la canne n'est pas un détail logistique : le jus de canne s'oxyde et fermente très vite après la coupe, ce qui impose de le presser et de le mettre en cuve dans les heures qui suivent. Une distillerie de pur jus se construit toujours au milieu de ses parcelles.
Le vieillissement se fait en fûts de chêne du Limousin, bois de tonnellerie française traditionnellement employé pour le cognac et l'armagnac. Son grain large cède ses composés plus rapidement qu'un chêne américain, et il apporte davantage de tanin et d'épices douces que de vanille. Sur un rhum de jus de canne, ce bois-là donne une structure ferme et une amertume noble en finale, très différente de la rondeur d'un fût ayant contenu du bourbon.
À la mort du fondateur en 1907, la direction passe à Nathalie Gardère, puis se transmet dans la même famille : Paul Gardère à partir de 1928, Jean Gardère à partir de 1946, Thierry Gardère de 1990 à 2017, et depuis Delphine Nathalie Gardère. Le séisme du 12 janvier 2010 a durement touché l'entreprise, qui a perdu deux salariés et une partie de ses fûts en vieillissement ; la production avait repris dès le printemps suivant.
La maison signale l'âge de ses rhums par un système d'étoiles hérité des usages du cognac et du brandy. Chaque palier correspond à une durée de fût précise, ce qui rend la gamme plus lisible que beaucoup d'autres.
Le 3 Étoiles est élevé quatre ans en chêne du Limousin et embouteillé à 43 %. C'est la porte d'entrée de la maison, et le rhum vers lequel se tournent les amateurs de cocktails : son fond végétal tient devant le citron vert et le sucre de canne, ce qui en fait une base solide pour un ti-punch ou un planteur, sans que le bois vienne brouiller le mélange.
Le palier supérieur double la durée de fût, avec huit ans d'élevage, toujours à 43 %. Le boisé prend de l'ampleur, les épices douces et le cacao arrivent, et le végétal recule au second plan sans disparaître. C'est le format le plus consensuel de la gamme, aussi à l'aise dans un verre de dégustation qu'allongé d'un glaçon en fin de repas.
La Réserve du Domaine affiche quinze ans de fût, à 43 %. Sa particularité tient à son histoire : avant les années 1960, elle n'était pas commercialisée et restait réservée à la famille et aux proches de la maison. Sa mise en vente n'a jamais atteint les volumes des cuvées plus jeunes, ce qui explique sa rareté relative. Sur ce rhum, la longueur en bouche et l'amertume fine du chêne français prennent toute leur place.
La dernière cuvée du rayon rompt avec le reste de la gamme. Elle ne porte pas d'étoile, sort d'un millésime récent et termine son parcours dans un bois que la maison n'avait jamais employé.
Le mizunara pousse dans les forêts du nord du Japon, en particulier à Hokkaidō, et il faut environ deux siècles à un arbre pour atteindre la taille exigée par la tonnellerie. Son bois est poreux, difficile à travailler, et il cède des arômes très reconnaissables de bois de santal, d'encens et de noix de coco. Longtemps réservé au whisky japonais, il commence à intéresser d'autres catégories de spiritueux.
Le Cane Blossom part d'un rhum distillé en 2023, qui passe environ trois mois dans le chêne japonais. Une finition aussi courte ne cherche pas à vieillir le rhum mais à le parfumer : le bois neuf agit vite, et au-delà de quelques mois il couvrirait le végétal du jus de canne. L'édition a été tirée à 1 800 bouteilles pour le monde entier, ce qui la range parmi les sorties confidentielles de la maison.
La cuvée est mise en bouteille à 45 %, au-dessus du degré retenu pour les rhums à étoiles. Ce supplément de matière alcoolique porte les notes florales et boisées du mizunara, qu'une réduction plus poussée aurait effacées. Le résultat se déguste sec, dans un verre tulipe, à température de pièce, et supporte mal le glaçon qui referme le nez.
Il en partage la matière première, puisqu'il est distillé à partir de jus de canne frais et non de mélasse. La mention « rhum agricole » est toutefois réservée par la réglementation européenne aux départements français d'outre-mer et à Madère : un rhum haïtien de pur jus ne peut pas la porter, quelles que soient ses méthodes.
Elles indiquent un palier de vieillissement. Le 3 Étoiles correspond à quatre ans de fût, le 5 Étoiles Réserve Spéciale à huit ans. Au-dessus, la Réserve du Domaine abandonne les étoiles et annonce directement ses quinze ans.
En Haïti, sur le Domaine Barbancourt, dans la plaine du Cul-de-Sac, à l'est de Port-au-Prince. La maison y cultive et y distille depuis son installation sur le site en 1949 ; elle avait été fondée en 1862.
Trinquay réunit les cuvées de la maison dans ce rayon, du 3 Étoiles à la Réserve du Domaine, ainsi que la finition en chêne mizunara. Chaque fiche précise la durée de vieillissement annoncée et le degré d'embouteillage.