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Il y a des distilleries dont on sent le caractère avant d'avoir ouvert une bouteille. À Craigellachie, ce sont les bacs d'eau posés à l'arrière du bâtiment qui parlent les premiers : l'odeur de chou cuit et de bouillon de viande qui monte des worm tubs annonce assez bien ce que le verre donnera vingt ans plus tard. Cette page réunit les embouteillages de cette distillerie du Speyside.
Craigellachie n'a pas été construite pour vendre du single malt. Elle a été construite pour fournir un assemblage précis, à une époque où les maisons de blend bâtissaient leurs propres distilleries afin de sécuriser un composant. Cette destination d'origine explique presque tout de son caractère : un malt qui devait tenir sa place dans une recette, apporter de la matière, et supporter des années de fût sans s'effacer.
La distillerie est bâtie par la Craigellachie Distillery Company, un groupe de négociants et d'assembleurs mené par Alexander Edward, dans lequel figure Peter Mackie, l'homme du White Horse. Les sources ne s'accordent pas tout à fait sur l'année : certaines retiennent 1890 pour la construction, d'autres 1891 pour le démarrage. Le village, lui, ne change pas : il se trouve au cœur du Speyside, et cette région a sa propre page chez nous, qui en décrit le cadre.
Le dessin est confié à Charles Doig, l'architecte d'Elgin dont les distilleries du nord de l'Écosse portent la marque, et à qui l'on doit la silhouette de la pagode de touraillage. À Craigellachie, il livre un outil équipé des commodités modernes de son temps. Le bâtiment a été profondément remanié depuis, mais l'organisation d'origine, salle de brassage, cuves de fermentation, alambics et bacs de refroidissement alignés à l'arrière, se lit encore sur le site.
Peter Mackie en prend le contrôle complet en 1916, avant que la distillerie ne passe dans le giron de la Distillers Company Limited à la fin des années 1920, puis de Scottish Malt Distillers. Elle change de camp en 1998, quand John Dewar & Sons la rachète : la même année, Bacardi acquiert John Dewar & Sons, et Craigellachie appartient depuis à ce groupe. Le trait le plus caractéristique de l'outil, lui, n'a jamais été remplacé.
Le condenseur est la pièce qui décide de la finesse d'un distillat, et c'est là que Craigellachie se sépare de ses voisines. La plupart des distilleries écossaises refroidissent leurs vapeurs dans un condenseur tubulaire, où le cuivre est présent en grande quantité. Craigellachie a conservé quatre worm tubs, un par alambic, et ce choix ancien pèse plus lourd sur le résultat que n'importe quel argument d'étiquette.
Un worm tub est un long serpentin de cuivre plongé dans une cuve d'eau froide, le plus souvent installée à l'extérieur du bâtiment. Les vapeurs d'alcool y descendent en spirale et se condensent au contact des parois. Le dispositif est celui des origines, antérieur au condenseur moderne, et il est aujourd'hui minoritaire en Écosse. À Craigellachie, chacun des quatre alambics dispose du sien, ce qui reste une configuration rare.
Le cuivre ne sert pas seulement à conduire la chaleur : il retient au passage une partie des composés soufrés produits par la fermentation et la distillation. Dans un serpentin étroit, la surface de contact est faible et le refroidissement rapide, si bien qu'une part de ces composés reste dans le distillat. Le new make en sort chargé, avec ces notes de chou cuit et de bouillon que le personnel de la distillerie connaît par cœur. Rien d'accidentel là-dedans : c'est le résultat recherché.
Ce soufre n'a pas vocation à rester tel quel. Au fil des années passées en chêne, il se transforme et laisse place à un registre carné, un peu cireux, avec une bouche épaisse qui tapisse le palais. C'est cette évolution lente qui rend le malt intéressant sur des âges élevés, et qui explique la réputation dont il jouit auprès des assembleurs : il apporte du corps là où d'autres apportent du parfum. Un assembleur cherche rarement un seul goût, il cherche des pièces qui se complètent.
On résume souvent le Speyside à un profil floral et miellé, et cette réduction ne résiste pas à l'examen. La région protégée réunit un très grand nombre de distilleries, avec des conduites de production très différentes d'un site à l'autre. Craigellachie occupe l'une des extrémités de cet éventail, celle de la matière lourde, quand plusieurs de ses voisines immédiates travaillent dans la légèreté. Deux malts nés à quelques kilomètres l'un de l'autre peuvent donc n'avoir presque rien en commun.
La distillerie conduit des fermentations longues, de l'ordre de cinquante-six heures, avant une distillation menée sur deux alambics de première distillation et deux alambics de repasse. Le passage par les worm tubs referme ensuite ce que la fermentation avait ouvert. Le distillat qui en résulte n'a rien de fin au sortir de l'alambic : il est dense, un peu brut, et réclame du bois et du temps pour se ranger.
Une matière aussi épaisse supporte des bois marqués sans être écrasée. Les fûts ayant contenu du xérès, en chêne européen, apportent des notes de fruits secs et une amertume fine qui répondent au registre carné du distillat. Le chêne américain ex-bourbon, plus vanillé, donne une lecture différente du même malt. Sur Craigellachie, le choix du bois ne corrige pas le caractère de la distillerie, il l'encadre.
Le Speyside est une région protégée par la réglementation écossaise, au même titre que les Highlands et les Lowlands. Une région dit une origine, elle ne dit pas un goût : rien n'oblige deux distilleries voisines à produire le même malt, et rien ne l'a jamais fait. Craigellachie est l'exemple qui sert le mieux cette démonstration, parce que son écart avec l'image commune de la région se perçoit immédiatement.
Pendant plus d'un siècle, ce malt s'est bu sans qu'on le sache, dilué dans des assemblages. Le retrouver en single malt suppose donc de regarder du côté des embouteilleurs indépendants autant que du côté de la distillerie elle-même, et les deux voies ne racontent pas la même chose. La première montre un fût, la seconde montre la sélection d'une maison.
Craigellachie a attendu 2014 pour recevoir une gamme officielle construite, lancée par John Dewar & Sons au sein d'une collection réunissant plusieurs de ses malts jusque-là réservés à l'assemblage. Un treize ans en constitue l'entrée, complété par des versions plus âgées. Avant cette date, les embouteillages officiels étaient rares et dispersés, ce qui a laissé le terrain aux maisons indépendantes pendant des décennies.
Trois maisons reviennent souvent sur ce malt. Signatory Vintage, en Écosse, publie notamment une série numérotée embouteillée à degré constant. Asta Morris, embouteilleur belge fondé en 2009 par Bert Bruyneel, travaille fût par fût et le plus souvent sans réduction. Thompson Bros., adossée à la distillerie de Dornoch, sélectionne des fûts plus jeunes et les embouteille à degré élevé. Chacune tire le même malt vers une lecture différente.
Sur un fût unique, le millésime donne l'année de distillation, l'âge la durée passée en bois, et le degré l'état dans lequel le fût a été vidé. Un brut de fût descend rarement sous les cinquante pour cent sur des malts encore jeunes. Le numéro de fût, quand il figure, identifie le contenant et rien d'autre : deux fûts voisins d'un même millésime peuvent donner deux whiskies très éloignés l'un de l'autre.
Elle est installée dans le village de Craigellachie, au cœur du Speyside, l'une des régions protégées du whisky écossais. Le village a donné son nom à la distillerie, comme souvent en Écosse, et il se trouve à quelques kilomètres de plusieurs autres sites de production, ce qui vaut à ce coin de pays sa densité de distilleries. La Spey et le Fiddich se rejoignent à proximité, et la région tire son nom de la première.
C'est un condenseur ancien : un serpentin de cuivre plongé dans une cuve d'eau froide, où les vapeurs sorties de l'alambic se liquéfient. Il offre moins de surface de cuivre qu'un condenseur tubulaire moderne, et laisse donc passer davantage de composés soufrés dans le distillat. Craigellachie en compte quatre, un par alambic, et les a conservés alors que la majorité des distilleries écossaises les ont remplacés au cours du XXe siècle.
La distillerie ne revendique aucune tourbe sur sa production courante, et son caractère ne vient pas de la fumée mais du refroidissement au worm tub. Ce que l'on prend parfois pour un fumé est en réalité une note soufrée et carnée, dont l'origine technique n'a rien à voir avec le touraillage de l'orge. Les deux registres se croisent parfois dans un verre, mais ils ne viennent pas du même endroit de la chaîne de production.
Si vous découvrez ce malt, un embouteillage d'une dizaine d'années donne déjà la matière et la texture qui font sa réputation. Si le registre carné vous est familier, les millésimes plus âgés montrent ce que le temps fait du soufre. Notre équipe vous indique le millésime, l'âge et le degré de chaque fût, et vous aide à choisir entre une version réduite et un brut de fût.