DISTILLERIE

Engenhos do Norte

Une usine de 1927 née du regroupement d'une cinquantaine de moulins, la seule d'Europe à faire encore tourner ses machines à la vapeur, et la moitié de la canne récoltée à Madère qui passe par ses moulins. Fermentation de trente-six heures, colonnes de cuivre à quatorze plateaux, fûts uniques embouteillés sur place : voici comment se fabrique un rhum de jus de canne atlantique.

Par Matys Hoffman, cavistePublié le 31 octobre 202612 min de lecture
Engenhos do Norte
Rhums Engenhos do Norte 1 référence en vente, à 134,00€
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Région
Porto da Cruz
Appellation
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Quand on parle de rhum de jus de canne, l'imaginaire part aux Antilles. Il existe pourtant, à mille kilomètres du continent africain et à deux heures d'avion de Lisbonne, une île atlantique qui presse sa canne, la distille et la vieillit sur place depuis le XVIe siècle. Madère cultive la canne à sucre depuis le XVe, et elle a gardé de cette histoire une poignée d'outils de production dont l'un fonctionne encore comme il y a cent ans. Cet article s'intéresse à celui-là : à ce qui s'y passe pendant les quelques semaines de campagne, et à ce que la réglementation européenne exige d'un rhum avant de le laisser porter certains mots.

Engenhos do Norte, une salle des machines de 1927 toujours en service

L'usine se tient à Porto da Cruz, sur la côte nord de l'île, au pied de versants qui tombent dans l'Atlantique. Le bâtiment n'a pas été conçu comme une vitrine : c'est une unité industrielle de l'entre-deux-guerres, restée en activité sans interruption de vocation.

Une cinquantaine de moulins réunis sous un seul toit

Madère comptait autrefois une multitude de petits moulins à canne, dispersés dans les vallées du nord-est. Engenhos do Norte est née en 1927 du regroupement d'une cinquantaine d'entre eux en une seule usine, opération de concentration qui a scellé le sort des ateliers indépendants et fait de Porto da Cruz le point de convergence de la récolte régionale.

Ce mouvement explique le gabarit de l'outil. On n'a pas bâti là une distillerie artisanale, mais une usine capable d'absorber la canne d'un territoire entier dans un temps très court, celui d'une campagne qui ne dure que quelques semaines par an.

La maison a changé de mains en 2013, rachetée par J. Faria & Filhos, sans que la vocation du site soit modifiée. Le nom des rhums de l'île y est toujours produit, vieilli et embouteillé sur place.

Des machines d'origine encore en place un siècle plus tard

La particularité tient à la force motrice. Engenhos do Norte est la seule distillerie d'Europe à faire encore tourner ses machines à la vapeur, et une bonne partie de l'équipement date de la construction, certaines pièces étant même antérieures et héritées du XIXe siècle.

Ce n'est pas un décor. La vapeur entraîne réellement les moulins qui écrasent la canne, ce qui impose une conduite de campagne particulière : il faut monter en pression avant de broyer, et la cadence de l'usine dépend de la régularité de cette pression bien plus que d'un tableau de commande.

Un tel conservatoire mécanique a un coût, celui de l'entretien de pièces qu'aucun fournisseur ne fabrique plus. Il a aussi un effet sur le produit : le broyage y est lent, et le jus est extrait sans le chauffage excessif que produisent certaines installations modernes.

Plus de quatre mille tonnes de canne sur les huit mille récoltées à Madère

L'île récolte environ huit mille tonnes de canne par an, ce qui est très peu à l'échelle du monde du rhum. Engenhos do Norte en traite plus de quatre mille, soit la moitié de la production insulaire : c'est le premier acteur rhumier de Madère.

Ces volumes disent l'échelle réelle du sujet. À titre de comparaison, une seule distillerie antillaise de taille moyenne broie parfois davantage en une campagne. Le rhum madérien est donc, par construction, une production confidentielle, ce qui explique qu'il reste largement inconnu hors de l'île et de quelques cavistes spécialisés.

La canne pousse ici sur des terrasses en pente, découpées dans le relief, ce qui interdit toute mécanisation de la coupe et impose un travail manuel. La récolte se concentre au printemps, et le jus doit partir au moulin très vite après la coupe, sous peine de fermenter dans la tige.

Engenhos do Norte 2006 Le Gus'T

Pour découvrir la distillerie

Engenhos do Norte · 2006 · Le Gus'T

IG Rum da Madeira · 52,6 %

Fût unique n°58 vieilli quinze ans à Madère, cet Engenhos do Norte IG Rum da Madeira embouteillé par Le Gus'T est un rhum agricole à 52,6 %, sur le bois vern...

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Du vesou madérien au distillat, fermentation courte et cuivre

Une fois la canne pressée, tout se joue en quelques jours. Le vesou, le jus de canne fraîchement extrait, est un milieu vivant et instable, qui n'attend pas.

Trente-six heures de cuve pour un vin de canne à six degrés

La fermentation dure environ trente-six heures et amène le jus autour de six pour cent d'alcool. C'est ce qu'on appelle le vin de canne, l'équivalent d'un moût de bière très léger, et c'est ce liquide, et non le jus sucré, qui entre en distillation.

Une fermentation de cette durée est courte. Elle laisse peu de temps aux réactions secondaires qui produisent les composés les plus lourds, ce qui oriente le distillat vers un profil net et végétal plutôt que vers l'exubérance des rhums à fermentation longue.

Le degré atteint compte autant que la durée. Un vin de canne à six degrés impose de distiller de gros volumes pour obtenir peu d'alcool, ce qui est la contrainte de fond de tout rhum de jus de canne, à Madère comme aux Antilles.

Trois colonnes de cuivre, quatorze plateaux chacune

La distillation se fait dans trois colonnes de cuivre indépendantes, comptant chacune quatorze plateaux. Le cuivre n'est pas un choix esthétique : il fixe les composés soufrés et affine le distillat, ce qui explique qu'on le retrouve partout où l'on cherche la finesse plutôt que la puissance brute.

Le nombre de plateaux détermine le degré de rectification. Quatorze plateaux, c'est un appareil qui monte assez haut pour sortir un distillat propre, mais qui laisse passer suffisamment de matière pour que la canne reste identifiable dans le verre.

Trois colonnes travaillant en parallèle, cela signifie aussi qu'on peut conduire trois chauffes distinctes et séparer les lots. C'est ce qui rend possible, plus tard, la sortie de fûts individualisés plutôt que d'un unique flux annuel.

Mille à mille deux cents litres par jour de campagne

La production tourne autour de mille à mille deux cents litres par jour pendant la campagne. Rapporté à l'année, le chiffre reste modeste, et il faut le lire en gardant à l'esprit que l'usine ne distille pas toute l'année : elle travaille tant qu'il y a de la canne fraîche, puis s'arrête.

Cette saisonnalité est le propre du rhum de jus de canne. On ne peut pas stocker du vesou comme on stocke de la mélasse, matière première qui se conserve et se transporte. C'est aussi ce qui rend chaque millésime dépendant d'une seule récolte, avec ce que cela suppose de variations d'une année à l'autre.

Le distillat part ensuite en fût, sur l'île, dans un climat atlantique tempéré par l'altitude et par la proximité de l'océan. Le vieillissement, l'embouteillage et l'étiquetage se font également sur place.

Les seuils qu'un rhum de Madère doit atteindre avant d'être nommé

Ce qu'on écrit sur une étiquette n'est pas libre. Le rhum est encadré par un règlement européen qui fixe des seuils précis, et Madère se trouve dans une situation réglementaire rare qui mérite d'être comprise.

Deux cent vingt-cinq grammes de substances volatiles par hectolitre d'alcool pur

Le rhum traditionnel, celui qui peut porter les mentions les plus exigeantes, doit présenter une teneur en substances volatiles supérieure ou égale à deux cent vingt-cinq grammes par hectolitre d'alcool pur. Derrière ce chiffre technique se cache une réalité de goût : les substances volatiles sont ce qui reste dans le distillat en plus de l'alcool et de l'eau, c'est-à-dire l'essentiel de ce qu'on sent et de ce qu'on goûte.

Un rhum très rectifié, sorti d'une colonne à haut rendement, tombe sous ce seuil et devient neutre. Un rhum de jus de canne conduit comme à Porto da Cruz le franchit sans difficulté, parce que la matière première et le mode de distillation y laissent volontairement de la matière.

C'est ce seuil, et non une simple origine géographique, qui distingue un rhum de caractère d'un alcool de canne technique. Il vaut la peine d'être connu, car il explique pourquoi deux bouteilles au même degré peuvent n'avoir aucun rapport dans le verre.

Trente-sept virgule cinq degrés, le plancher européen du mot rhum

Le titre alcoométrique minimal pour employer le mot rhum est fixé à trente-sept virgule cinq pour cent en volume. En dessous, le produit existe toujours, mais il change de nom et bascule dans d'autres catégories.

Les rhums de l'île embouteillés au degré naturel du fût sont très loin de ce plancher : un millésime madérien peut sortir à plus de cinquante-deux degrés sans avoir reçu la moindre goutte d'eau. Le plancher légal n'est donc pas la question ici ; il devient un enjeu sur les produits édulcorés ou aromatisés, jamais sur ce type de bouteille.

Reste une nuance qui vaut d'être posée clairement : Madère relève d'une indication géographique, reconnue depuis février 2011, et non d'une appellation d'origine contrôlée. Aucune appellation antillaise ne s'y applique, et la mention « agricole », autorisée par le droit européen aux indications géographiques des départements français d'outre-mer et à la région autonome de Madère, y est employée à ce titre précis.

Trois ans de chêne avant qu'un rhum de l'île ne se dise vieux

Pour porter une mention de vieillissement, un rhum de Madère doit avoir passé au minimum trois ans en fût de chêne. C'est un seuil comparable à celui qu'on retrouve ailleurs en Europe pour les eaux-de-vie vieillies, et il fixe la frontière entre un rhum blanc et un rhum vieux.

Trois ans, c'est un plancher, pas un objectif. Les bouteilles qui sortent de l'île avec une mention de millésime dépassent largement cette durée, et c'est précisément l'écart entre le minimum réglementaire et la durée réelle qui fait la valeur d'un fût.

Une chose ne se déduit jamais d'un chiffre : la qualité du bois. Un rhum de six ans logé dans un fût actif peut se montrer plus boisé qu'un onze ans passé dans un contenant fatigué, et c'est pour cette raison qu'on goûte avant d'acheter un fût.

Trois ans de recherche avant de choisir un fût madérien

Les bouteilles madériennes que l'on croise en France ne viennent pas toutes du catalogue de la distillerie. Certaines sont des sélections faites par des cavistes, fût par fût, directement dans les chais.

Un caviste français parti sélectionner sur place en 2021

Le Gus'T, caviste français, a cherché trois années durant un fût qui corresponde à ce qu'il voulait embouteiller, avant d'aboutir en 2021 à Porto da Cruz. Il en est reparti avec deux fûts uniques et un assemblage, tous vieillis intégralement sur l'île et mis en bouteille sur place.

Cette durée de recherche dit quelque chose du métier. Sélectionner ne consiste pas à commander un lot : il faut goûter, revenir, comparer des fûts qui évoluent, et accepter de repartir les mains vides tant que rien ne convainc. Trois ans d'attente pour trois embouteillages, c'est un ratio qui explique le prix final.

Le fait que l'embouteillage soit réalisé à Madère et non en France a une conséquence directe : le rhum ne quitte jamais son île avant d'être en bouteille, ce qui exclut tout vieillissement continental additionnel.

Deux cent soixante et une bouteilles numérotées pour un seul fût

Le fût n°58, rempli d'un distillat de juin 2006 et tiré en octobre 2021 après quinze ans, a donné deux cent soixante et une bouteilles numérotées. Le chiffre illustre mieux qu'un long discours ce qu'est un fût unique : une quantité finie, non reconductible, que l'évaporation a réduite pendant quinze ans.

Ce rhum sort à 52,6 % et déploie un nez de bois verni, de fruits secs, d'amande amère, de zestes d'agrumes et de muscade, sur un fond salin et iodé, minéral, presque médicinal. La bouche enchaîne agrumes confits, fruits rouges, amande, canne à sucre, cannelle et réglisse, sur une trame saline et tannique, avant une finale longue et maritime.

Le second fût unique, le n°190, porte un distillat de 2010 embouteillé après onze ans à 53,3 %. Il joue un registre plus vineux : fruits à coque, bois verni, rancio, vanille et muscade au nez, puis une bouche de fruits secs et confits, d'épices douces et de tanins, avec cette note maritime qui semble propre à l'île.

Full proof et couleur naturelle, deux mentions des millésimes

Les deux millésimes portent la mention full proof : le rhum est embouteillé au degré auquel il est sorti du fût, sans réduction à l'eau. C'est ce qui explique les 52,6 % et les 53,3 %, chiffres qui ne sont pas choisis mais constatés.

Ils portent également la mention de couleur naturelle, c'est-à-dire l'absence de caramel colorant. La teinte vient donc uniquement du bois et du temps, ce qui rend la couleur informative au lieu d'être décorative.

Le troisième embouteillage, un six ans à 41,4 %, joue une partition plus accessible : bois noble, cannelle, muscade, canne mûre, vanille et fruits cuits, sur une note médicinale et iodée d'embruns, avec une finale fraîche et longue pour le degré. C'est l'entrée la plus simple dans ce style insulaire.

Ce que l'on demande souvent devant un rhum de Madère

En quoi ce rhum diffère-t-il d'un agricole antillais ?

La matière première est la même, du jus de canne fraîchement pressé, mais tout le reste diffère : les variétés de canne, le relief qui impose des terrasses, la durée de fermentation, l'appareil de distillation et surtout le climat de vieillissement. Le résultat madérien est reconnaissable à une salinité et à une minéralité que l'on trouve rarement aux Antilles, et à un registre de fruits secs et de rancio plus proche des vins de l'île que des rhums caribéens.

Que veut dire « vieillissement intégral à Madère » ?

Que le fût n'a jamais quitté l'île entre le remplissage et la mise en bouteille. C'est une précision qui compte, parce qu'une partie du rhum vendu en Europe est vieillie, en tout ou partie, dans des chais continentaux où l'évaporation est bien plus lente. Un vieillissement intégral sur place garantit que les années annoncées ont été vécues dans le climat d'origine.

Un rhum à 52,6 % se boit-il pur ?

Oui, mais pas comme un rhum réduit. À ce degré, la première gorgée sature vite le palais : il vaut mieux servir peu, laisser le verre s'ouvrir dix minutes, puis ajuster avec quelques gouttes d'eau à température ambiante si le nez reste fermé. L'eau n'est pas une trahison sur un brut de fût, c'est l'outil qui permet de choisir le degré auquel on veut le boire.

Le climat atlantique vieillit-il comme le climat tropical ?

Non, et c'est l'une des clés de ce style. Madère est tempérée par l'altitude et par l'océan : l'évaporation y est plus modérée que sous les tropiques, l'échange avec le bois plus progressif. Un rhum madérien de quinze ans n'est donc pas surboisé comme peut l'être un tropical du même âge ; il garde davantage de tension et de fruit, avec cette empreinte saline que l'air marin dépose au fil des années.

QUESTIONS FRÉQUENTES

Ce qu'on nous demande sur cette distillerie

Par quelle bouteille commencer ?

Par l'embouteillage de base, celui que la distillerie produit toute l'année. Il dit son style sans la rareté d'une série limitée, et si elle plaît, les versions au-dessus tiennent la même ligne. Le repère « à partir de » en tête de gamme donne la moins chère du moment.

Une bouteille ouverte se garde combien de temps ?

Un spiritueux ne vieillit plus une fois en bouteille, mais il s'oxyde une fois ouvert. Debout, bouchon serré, à l'abri de la lumière : comptez quelques mois sans changement net, puis une perte d'arômes d'autant plus rapide que la bouteille se vide.

Peut-on panacher plusieurs bouteilles dans un colis ?

Oui, le calage anti-casse tient six bouteilles par colis, panachées ou non, vins et spiritueux mélangés. La livraison est offerte dès 100 € en point relais, hors Corse.