DISTILLERIE

Casa Brugal

Une maison fondée en 1888 par un Catalan passé par Cuba, un distillat filtré au charbon, des fûts vidés puis repassés à la chauffe en cours d'élevage et quatorze pour cent de part des anges chaque année : le rhum dominicain vu du côté du bois.

Par Matys Hoffman, cavistePublié le 26 octobre 202611 min de lecture
Casa Brugal
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Puerto Plata
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Il y a deux façons de raconter un rhum dominicain. La première parle de soleil, de plage et de rondeur ; elle ne dit rien. La seconde regarde le bois, parce que dans une école qui distille de la mélasse en colonne, c'est le fût qui fait presque tout le travail aromatique. Brugal appartient à cette seconde histoire : une maison de Puerto Plata qui a fait du chêne son terrain d'expérimentation, jusqu'à retravailler ses fûts en cours de vieillissement. Voici comment elle fonctionne.

Casa Brugal, la maison de rhum de Puerto Plata

La maison a été fondée en 1888 sur la côte nord de la République dominicaine et n'a jamais quitté cette ville. Cinq générations plus tard, la famille est toujours présente à la tête de l'élaboration, ce qui est rare dans un secteur passé aux mains de grands groupes.

Un Catalan de Sitges passé par Cuba

Andrés Brugal Montaner n'était pas dominicain. Né à Sitges, en Catalogne, il émigre d'abord à Cuba, où il apprend le métier du rhum, avant de s'installer en République dominicaine et d'y fonder sa maison en 1888.

Ce détour cubain explique beaucoup du style de la marque. L'école cubaine a construit sa réputation sur des rhums nets, secs, débarrassés de leurs aspérités avant le passage en fût : une grammaire que le fondateur importe telle quelle sur la côte nord dominicaine, et que la maison n'a jamais abandonnée depuis.

Puerto Plata, un port de la côte nord dominicaine

Puerto Plata est d'abord un port. C'est par là qu'entraient et sortaient les marchandises de la côte atlantique de l'île, et une maison de rhum installée dans une ville portuaire du dix-neuvième siècle ne s'y trouve pas par hasard : elle a besoin d'un quai autant que d'un alambic.

C'est aussi là que se trouvent les chais. Le rhum y mûrit sous un climat chaud et humide, ventilé par l'Atlantique, qui n'a rien de commun avec l'air sec d'un chai andalou ou la fraîcheur d'un entrepôt écossais.

La distinction mérite d'être posée d'emblée, car elle vaut pour toute l'école hispanique : dans le rhum de mélasse, le lieu qui compte n'est pas celui où pousse la canne mais celui où dorment les fûts. La mélasse voyage, se stocke et se transporte ; le chai, lui, ne se déplace pas, et c'est lui qui imprime au rhum sa vitesse de vieillissement.

Le site historique de la maison, ouvert à la visite

Le site que la maison appelle sa casa se visite. On y suit le parcours de la mélasse jusqu'à la bouteille, on y voit les lignes d'embouteillage modernes, et la visite se termine généralement par une dégustation.

C'est devenu, au fil des décennies, l'un des lieux les plus fréquentés de la ville. Pour une marque de spiritueux, un site ouvert au public n'est pas un décor : c'est le seul endroit où un consommateur peut vérifier de ses yeux le lien entre un nom sur une étiquette et un outil industriel réel.

Brugal 1888

Pour découvrir la distillerie

Brugal · 1888

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Doublement vieilli, en fûts ex-bourbon puis en fûts d'oloroso de chêne espagnol, le Brugal Gran Reserva Familiar est un rhum de mélasse dominicain, sur le ca...

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De la mélasse au fût, la chaîne dominicaine de la maison

Avant que le bois n'entre en scène, il faut un distillat. Celui de Brugal est construit pour être discret : la maison ne cherche ni l'ester jamaïcain, ni le végétal du jus de canne frais, mais un alcool propre sur lequel le chêne pourra s'inscrire sans concurrence.

Une fermentation courte, de douze à quarante heures

La mélasse fermente entre douze et quarante heures selon les lots. C'est une durée volontairement courte à l'échelle du monde du rhum, quand la Jamaïque laisse parfois ses cuves travailler plus d'une semaine.

Une fermentation brève produit moins de composés aromatiques lourds, donc un vin de mélasse plus sage. C'est le premier étage de la recherche de netteté, et il conditionne tout ce qui suit : on ne fabrique pas un rhum sec avec une fermentation qui a déjà tout donné.

La colonne et la recherche d'un distillat net

La distillation se fait en colonne, comme dans presque toute l'école hispanique. La colonne rectifie, monte le degré et laisse derrière elle une partie des alcools supérieurs et des composés soufrés.

La maison pousse ensuite la logique un cran plus loin en filtrant son distillat au charbon avant de le mettre en fût. Le charbon actif retient des molécules lourdes qui, à la longue, auraient donné des notes grasses ou fumées. Il en sort un rhum plus sec et plus net que la moyenne de son école : une signature revendiquée, et non un accident de fabrication.

Il faut mesurer ce que ce choix engage. Un distillat épuré n'a plus de quoi masquer un fût médiocre ou une chauffe ratée, et il ne compense rien : tout ce qui arrivera ensuite dans le verre devra venir du bois ou du temps. La maison se prive volontairement d'un filet de sécurité aromatique, ce qui rend cohérente son insistance ultérieure sur le travail du chêne.

Le chêne blanc américain, premier bois du 1888 et du Maestro Reserva

Le premier bois est presque toujours le même : un fût de chêne blanc américain ayant contenu du bourbon. C'est le point de départ documenté du 1888 comme du Maestro Reserva, avant tout second passage.

Le chêne américain apporte la vanille, la noix de coco et le caramel, sur une trame plutôt douce. Sur un distillat volontairement peu bavard, ce premier fût ne se contente pas d'assaisonner : il fournit une bonne part de ce que l'on identifiera plus tard comme le goût du rhum.

Edrington, actionnaire majoritaire depuis 2008

En 2008, un groupe écossais entre au capital et en prend le contrôle majoritaire. L'événement est rarement mis en avant sur les étiquettes ; il a pourtant des conséquences très concrètes sur le contenu des bouteilles.

Un groupe écossais venu du whisky au capital d'une maison dominicaine

Edrington est un groupe de spiritueux dont le savoir-faire s'est construit sur le whisky écossais. Il apporte à une maison caribéenne quelque chose qu'elle n'avait pas nécessairement : une culture industrielle du fût, où le bois se planifie des années à l'avance.

La famille fondatrice, elle, reste au poste d'élaboration. Le partage est net entre la propriété du capital et la conduite du goût, ce qui n'a rien d'évident après un rachat, et explique la continuité du style.

Les tonnelleries espagnoles et les fûts de xérès préparés à l'avance

Un fût de xérès, dans l'industrie du spiritueux, n'est pratiquement jamais un fût qui a servi à élever du vin destiné à la vente. C'est un fût neuf, monté par une tonnellerie, puis rempli de vin pendant plusieurs années dans le seul but d'assaisonner le bois.

Ce type d'approvisionnement suppose un réseau de tonnelleries espagnoles et une capacité à immobiliser des fûts très longtemps avant de les utiliser. C'est précisément ce qu'apporte un actionnaire habitué à la logistique du whisky, et c'est ce qui rend possible le recours régulier à l'oloroso dans les cuvées de la maison.

Maestro ronero, une charge plus qu'un titre

Le titre de maestro ronero ne désigne pas une distinction honorifique mais une fonction : celui ou celle qui décide des assemblages, du moment de la mise en bouteille et du traitement des fûts.

La maison en compte deux aujourd'hui, Jassil Villanueva et Miguel Ripoll, tous deux descendants directs du fondateur. Jassil Villanueva est la première femme à porter ce titre dans la maison, dans un métier longtemps fermé aux femmes partout dans la Caraïbe.

Le bois avant le rhum, une étape de tonnellerie déplacée

C'est ici que la maison sort de l'ordinaire. Le geste qui la distingue ne porte pas sur le rhum mais sur le bois, et il intervient à un moment où plus personne, d'ordinaire, ne touche à un fût.

La chauffe du fût, geste de tonnelier habituellement fait avant remplissage

Chauffer un fût est une opération de tonnellerie standard. Sous l'effet de la flamme, les sucres du bois caramélisent, la lignine se dégrade en composés vanillés, et le chêne acquiert le vocabulaire aromatique qu'il transmettra ensuite.

Dans le circuit normal, cette chauffe a lieu une fois, à la fabrication, avant tout remplissage. Le fût part ensuite en cave et son bois s'épuise lentement, remplissage après remplissage.

Un fût vidé en cours de route pour repasser à la chauffe

La maison a industrialisé une variante qu'elle appelle son toastage aromatique sombre. En cours de vieillissement, le fût est vidé de son rhum, repasse à la chauffe alors qu'il est vide, puis il est rempli à nouveau avec le même rhum.

Le rhum n'est jamais présent pendant la chauffe : c'est un point qui prête souvent à confusion. L'opération réveille un bois déjà partiellement épuisé et fait remonter à sa surface des sucres caramélisés que le premier passage n'avait pas libérés. Le Maestro Reserva, embouteillé à 41,2 %, est la cuvée qui porte cette technique.

Les fèves de cacao retirées avant que le rhum n'entre

La collection Visionaria pousse l'idée ailleurs. Cette fois le fût est neuf, et il est toasté en présence de fèves de cacao dominicaines pour la première édition, de grains d'arabica dominicain pour la seconde.

Les fèves et les grains sont retirés avant que le fût ne soit rempli. Le rhum ne macère donc jamais dans le cacao ni dans le café : il entre dans un chêne dont la surface a été imprégnée pendant la chauffe. La différence est loin d'être théorique : elle sépare un rhum aromatisé d'un rhum élevé dans un bois travaillé, et seule la seconde catégorie peut prétendre à une mention sans sucre ajouté comme celle que porte la Visionaria, mesurée à 0 g/L.

Environ quatorze pour cent de part des anges sous le climat de Puerto Plata

Tout ce travail sur le bois se déroule dans un chai tropical, et cette donnée change les ordres de grandeur auxquels un amateur de whisky ou de cognac est habitué.

L'évaporation tropicale face à un chai continental

L'évaporation annuelle avoisine ici quatorze pour cent du volume d'un fût, contre deux à trois pour cent dans un chai d'Europe. C'est une différence de nature autant que de degré.

Un fût perd donc à Puerto Plata en une année ce qu'un fût écossais met cinq à sept ans à perdre. Les échanges entre le liquide et le bois s'en trouvent accélérés d'autant, et un rhum de dix ans y présente une extraction que l'on chercherait, en climat tempéré, dans une bouteille bien plus vieille.

Cette accélération a un revers, et il est financier. Un chai tropical ne rend qu'une fraction de ce qu'on lui a confié, et chaque année supplémentaire coûte plus cher que la précédente. C'est la raison pour laquelle les très vieux rhums caribéens se comptent en fûts plutôt qu'en palettes, et pourquoi un assemblage de réserve familiale se situe d'emblée dans un autre ordre de prix.

L'âge d'un assemblage dominicain se compte sur le plus jeune rhum

Quand une bouteille annonce une durée, la règle veut que ce chiffre corresponde au rhum le plus jeune entré dans l'assemblage, jamais à une moyenne. Un assemblage annoncé dix ans peut donc contenir des fûts nettement plus âgés.

La Visionaria repose sur un double vieillissement d'au moins dix ans avant sa finition, ce qui donne un ordre de grandeur mais pas la composition exacte. C'est aussi pourquoi comparer des âges entre deux maisons, et plus encore entre deux climats, mène rarement quelque part.

Du 1888 à l'Andrés Brugal, l'échelle de la gamme

Le 1888, embouteillé à quarante degrés, ouvre l'échelle : chêne américain puis chêne espagnol de premier remplissage ayant contenu de l'oloroso, pour un nez de cacao noir, de fruits secs et de pomme au caramel, et une bouche ample tenue par une cannelle sèche.

Le Maestro Reserva prolonge la logique avec son bois retoasté, sur le zeste d'orange, la datte, le raisin sec et la crème brûlée. Les Visionaria, à quarante-cinq degrés, ouvrent le registre du cacao et du café. Au sommet, l'Andrés Brugal assemble de très vieux fûts de la réserve familiale : une bouteille de collection, sans indication d'âge, qui relève d'une autre catégorie d'achat.

Le rhum Brugal, question par question

Le rhum Brugal est-il fait de jus de canne ou de mélasse ?

De mélasse, comme l'ensemble de l'école hispanique. La mélasse est le sirop résiduel de la fabrication du sucre ; elle donne des rhums plus ronds et plus sucrés d'aspect que le jus de canne fraîchement pressé, réservé au rhum agricole des Antilles françaises, de Madère et de La Réunion. Les deux familles ne se comparent pas : elles ne partent pas de la même matière première.

Un rhum dominicain contient-il du sucre ajouté ?

La législation dominicaine n'interdit pas l'ajout de sucre après vieillissement, et l'usage existe dans la région. Il faut donc lire l'étiquette plutôt que présumer : quand une bouteille porte une mention sans sucre ajouté, comme la Visionaria mesurée à 0 g/L, l'information est explicite. En son absence, aucune conclusion ne peut être tirée dans un sens ni dans l'autre.

Un Brugal se boit-il pur ou en cocktail ?

Les deux usages coexistent selon les cuvées. Un rhum à quarante degrés supporte parfaitement la glace et le mélange, quand un rhum construit sur un double vieillissement et une finition de fût mérite un verre tulipe et un peu de patience. Le repère le plus simple reste le degré et le travail de bois annoncé : plus ils sont poussés, plus la dégustation pure a de sens.

Quel Brugal choisir pour découvrir la maison ?

Le 1888 est l'entrée la plus logique : il porte le double vieillissement caractéristique, il reste à un degré confortable et il montre le rapport de la maison au xérès sans surcoût de collection. Une fois ce repère en bouche, le Maestro Reserva puis les Visionaria font apparaître ce que le travail du bois change, à distillat comparable.

QUESTIONS FRÉQUENTES

Ce qu'on nous demande sur cette distillerie

Par quelle bouteille commencer ?

Par l'embouteillage de base, celui que la distillerie produit toute l'année. Il dit son style sans la rareté d'une série limitée, et si elle plaît, les versions au-dessus tiennent la même ligne. Le repère « à partir de » en tête de gamme donne la moins chère du moment.

Une bouteille ouverte se garde combien de temps ?

Un spiritueux ne vieillit plus une fois en bouteille, mais il s'oxyde une fois ouvert. Debout, bouchon serré, à l'abri de la lumière : comptez quelques mois sans changement net, puis une perte d'arômes d'autant plus rapide que la bouteille se vide.

Peut-on panacher plusieurs bouteilles dans un colis ?

Oui, le calage anti-casse tient six bouteilles par colis, panachées ou non, vins et spiritueux mélangés. La livraison est offerte dès 100 € en point relais, hors Corse.