Assemblage des trois écoles (pur jus, miel de canne et mélasse), le Pura Vida XO des Bienheureux est un rhum ambré du Costa Rica vieilli en fûts de bourbon p...
DISTILLERIE
En 2024, une maison française a arrêté un rhum qui marchait pour aller en fabriquer un autre, dans un autre pays, à partir de zéro. Un alambic de cuivre charentais posé au milieu d'une sucrerie du Guanacaste, trois jours de fermentation, trois matières premières assemblées : voici pourquoi le Guatemala a été quitté et ce que le Costa Rica avait à offrir.
En 2024, une société française de spiritueux a fait une chose que peu de maisons font : elle a arrêté un rhum qui marchait pour aller en fabriquer un autre, dans un autre pays, à partir de zéro. El Pasador de Oro venait du Guatemala et se vendait bien. Pura Vida vient du Costa Rica et a exigé de tout reprendre : la matière, l'outil, la fermentation, l'élevage. Cet article regarde ce déplacement de près : qui est derrière la marque, chez qui elle a posé ses cuves, pourquoi elle a quitté le Guatemala, et ce que le Costa Rica avait à offrir à une maison de rhum qui n'avait pas d'usine.
Il faut dire les choses dans le bon ordre : Pura Vida est une marque, portée par une société française, dont le rhum est produit au Costa Rica dans l'atelier de distillation d'un sucrier local. Le montage n'a rien d'inhabituel dans le monde du rhum, mais il conditionne la lecture de tout le reste.
La société Les Bienheureux a été fondée par Alexandre Sirech et Jean Moueix, deux hommes venus du monde du vin bordelais avant de s'attaquer aux spiritueux. Le siège est installé à Louchats, en Gironde.
Cette origine viticole se lit dans la méthode : la maison raisonne en assembleur, pas en distillateur. Son métier premier consiste à composer un produit à partir de lots distincts, à en surveiller l'élevage et à en garantir la régularité : exactement la grammaire d'un négociant en vin transposée à l'eau-de-vie de canne.
La production s'appuie sur l'Ingenio Taboga, sucrerie située à Cañas, dans la province de Guanacaste, au nord-ouest du Costa Rica. L'établissement figure au registre officiel de la filière cannière du pays, et il exploite sa propre unité de distillation d'alcool en plus de son activité sucrière.
Le site broie environ sept mille deux cents tonnes de canne par jour en campagne. C'est une usine, avec ce que cela suppose de logistique, de flux et de contraintes horaires, et non un chai artisanal. La marque française vient s'y greffer avec son propre cahier des charges.
Le lancement a été présenté à la presse à Paris le 27 septembre 2024. La marque revendique le premier programme de production de rhum du Costa Rica, fermenté, distillé et vieilli sur place.
La formulation mérite d'être lue avec attention : elle porte sur un programme de production, c'est-à-dire une chaîne maîtrisée de bout en bout, et non sur l'existence d'un rhum costaricien, qui lui est bien antérieure. La nuance est celle qui sépare une marque qui achète du liquide d'une marque qui pilote sa fabrication.
Assemblage des trois écoles (pur jus, miel de canne et mélasse), le Pura Vida XO des Bienheureux est un rhum ambré du Costa Rica vieilli en fûts de bourbon p...
Le prédécesseur de Pura Vida, El Pasador de Oro, était un rhum guatémaltèque acheté à un producteur local. Le maître assembleur de la maison, Olivier Dumont, explique la bascule vers le Costa Rica par trois raisons.
La première tient au contrôle. Sourcer un rhum, c'est acheter un distillat dont on n'a décidé ni la fermentation, ni la conduite de la colonne, ni le remplissage des premiers fûts. On peut sélectionner, on ne peut pas régler.
La maison a voulu retrouver sur le rhum le degré de maîtrise qu'elle exerçait déjà sur ses autres productions : intervenir en amont, choisir la matière, la durée de fermentation et le type d'alambic, plutôt que d'arbitrer parmi des lots proposés par un tiers.
La deuxième raison est commerciale. Un producteur qui vend son distillat le vend en général à plusieurs clients. Rien n'empêche alors une marque concurrente de proposer un liquide très proche, sorti de la même colonne, sous une autre étiquette.
Une maison qui investit dans une identité de marque a tout intérêt à sécuriser une exclusivité sur ce qu'elle met en bouteille. Sans elle, l'écart entre deux marques se réduit à la forme du flacon et à la qualité du récit.
La troisième raison invoquée est l'instabilité politique du pays d'origine. Un approvisionnement de spiritueux se pense sur dix ou vingt ans, le temps qu'un fût devienne un rhum vieux ; il suppose donc un environnement prévisible.
Ce raisonnement dit quelque chose du métier : choisir un pays de production, pour une maison de rhum, c'est un engagement de long terme comparable à l'achat d'un vignoble. On ne change pas de terroir tous les trois ans.
Le Guanacaste n'a pas été choisi au hasard. C'est la région cannière du Costa Rica, et l'implantation y donne accès à un volume de matière première et à une infrastructure industrielle qu'on ne trouve pas ailleurs dans le pays.
La province de Guanacaste concentre 54,5 % des surfaces plantées en canne à sucre du Costa Rica. C'est la zone de référence, celle qui structure l'économie sucrière nationale.
Dans la partie orientale de cette zone, environ 71 % de la matière première passe par Taboga. Autrement dit, la marque s'est adossée à l'acteur dominant de la première région cannière du pays, ce qui sécurise l'accès à la canne et à ses dérivés bien mieux qu'un contrat avec un petit opérateur isolé.
Sept mille deux cents tonnes par jour : le chiffre donne la mesure de l'échelle industrielle du site. À ce rythme, la campagne traite en quelques mois des volumes de canne sans commune mesure avec ceux d'une rhumerie antillaise.
Cette taille est ce qui rend possible le parti pris de la marque. Disposer simultanément de jus de canne frais, de miel de canne et de mélasse suppose d'être présent au cœur d'un outil sucrier complet, où ces trois produits coexistent sur la même ligne.
Le site est autosuffisant en énergie grâce à la combustion de la bagasse, ce résidu fibreux qui reste après le broyage de la canne. Une sucrerie produit ainsi sa propre vapeur et sa propre électricité.
Ce bouclage énergétique est une caractéristique classique de l'industrie cannière, et l'un des rares cas où une agro-industrie brûle son déchet pour se passer d'énergie fossile. Il concerne ici toute l'usine, distillation comprise.
C'est le détail le plus inattendu de ce montage. Une sucrerie d'Amérique centrale distille normalement en colonne, pour produire de l'alcool en volume. Ici, un appareil venu d'un tout autre univers a été installé à côté.
Le dispositif associe un alambic artisanal de type charentais, d'une capacité de cinquante hectolitres, et une colonne de rectification à vapeur. Deux outils, deux logiques : l'alambic travaille par charges et conserve les composés lourds, la colonne travaille en continu et affine.
L'alambic charentais est l'appareil du cognac, pas celui du rhum d'Amérique latine. Le retrouver à Cañas dit assez clairement d'où vient la culture technique de la maison qui l'a voulu, et ce qu'elle cherche : de la matière, du gras, une texture que la colonne seule ne donne pas.
La fermentation dure environ trois jours. C'est long au regard des standards de l'école hispanique, où l'on descend souvent sous les quarante-huit heures pour privilégier le rendement et la neutralité.
Une fermentation étendue laisse aux levures le temps de produire davantage d'esters, ces molécules responsables des notes de fruit mûr, de banane et d'ananas. On les retrouve directement au nez du XO, sur la crème brûlée, le pain d'épices, la banane et l'ananas flambé.
La signature revendiquée de la marque tient à la réunion de trois matières premières dans une même bouteille : le pur jus de canne, le miel de canne et la mélasse. Chacune correspond à un stade différent du traitement de la canne, et chacune donne un rhum de caractère distinct : végétal et vif pour le jus, plus rond et sucré pour le miel, plus lourd et cacaoté pour la mélasse.
Ce parti pris est rendu possible par le lieu : il faut une usine qui produise les trois pour espérer les assembler.
Un dernier élément du décor mérite d'être posé, parce qu'il explique pourquoi le pays compte si peu de marques de rhum connues à l'international.
Le Costa Rica dispose d'un établissement public, la Fábrica Nacional de Licores, créée en 1953 et connue sous l'acronyme FANAL. Elle détient un monopole légal sur la production d'alcool distillé dans le pays.
Cette configuration est rare. Dans la plupart des pays producteurs de rhum, la distillation est une activité privée depuis toujours ; ici, l'État a organisé la filière autour d'un opérateur unique, ce qui a durablement limité l'émergence de maisons indépendantes.
C'est de cet établissement qu'est sortie, en 1985, la marque d'export Centenario, longtemps le seul rhum costaricien identifié hors du pays. Elle a bâti sa réputation sur un vieillissement conduit selon la méthode solera.
Ce précédent pèse encore sur la perception du rhum costaricien à l'étranger, associé par défaut à un profil rond et sucré. Une marque qui arrive aujourd'hui avec un alambic de cuivre, une fermentation de trois jours et un affinage en fût de cognac se place volontairement à distance de cette référence, sur un terrain que le pays n'occupait pas.
Pendant près de quarante ans, le rhum du Costa Rica s'est donc résumé à une marque d'État aux yeux des marchés étrangers. C'est le contexte dans lequel s'inscrit l'arrivée d'une marque privée à capitaux français, et ce qui donne son sens au vocabulaire de « premier programme de production » employé par cette dernière.
L'établissement traverse depuis plusieurs années une crise financière constatée par les autorités de contrôle du pays, et des projets de loi visant à ouvrir ou à réformer le monopole ont été déposés. Le paysage est donc en mouvement.
Le nom de la marque n'est pas un slogan inventé par une agence : c'est l'expression la plus employée du pays.
« Pura vida » signifie littéralement « vie pure ». Les Costariciens l'emploient pour dire bonjour, pour dire au revoir, pour répondre à « comment vas-tu », pour remercier et pour marquer leur accord. C'est un mot-valise conversationnel, dont le sens dépend entièrement du contexte.
Pour une marque de spiritueux, choisir ce nom revient à emprunter l'identité verbale d'un pays entier, avec ce que cela suppose de facilité et d'exigence. La facilité, c'est la reconnaissance immédiate sur place ; l'exigence, c'est qu'un rhum baptisé ainsi doit ensuite tenir la promesse d'origine que porte son étiquette.
En 1956 sort un film mexicain portant ce titre, dans lequel un personnage joué par l'acteur comique Clavillazo répète la formule avec optimisme malgré ses malheurs. Le Costa Rica y rattache volontiers l'origine de son expression.
L'expression est entrée en 2023 au dictionnaire de la Real Academia Española, l'institution de référence de la langue espagnole, où elle figure comme costaricianisme. Une consécration tardive pour une formule employée quotidiennement depuis des décennies.
L'entrée au dictionnaire officialise un usage, elle ne le crée pas. Elle a néanmoins une conséquence pratique pour une marque : une expression enregistrée comme tournure courante d'une langue est bien plus difficile à s'approprier juridiquement qu'un nom inventé, ce qui explique que la formule circule sur quantité de produits costariciens sans qu'aucun n'en détienne l'exclusivité.
Pura Vida est une marque de la société française Les Bienheureux. Sa production s'appuie sur l'atelier de distillation de l'Ingenio Taboga, sucrerie de Cañas, dans le Guanacaste. La maison revendique un programme de production maîtrisé sur place, de la fermentation au vieillissement.
Le miel de canne est un jus de canne concentré par évaporation, avant que le sucre n'en soit cristallisé. La mélasse, elle, est ce qui reste une fois le sucre extrait : plus sombre, plus lourde, plus dense au goût. Le premier donne des rhums plus ronds et fruités, la seconde des rhums plus profonds et cacaotés.
Le cadre est fixé par le règlement européen, qui autorise jusqu'à vingt grammes de sucre par litre dans un rhum.
Ces rhums se servent purs, à température ambiante, dans un verre resserré au col. Le XA, sur ses notes de vanille, de caramel au beurre salé et de cannelle, sa texture sirupeuse et ses tanins soyeux, accompagne bien une tarte aux fruits secs. Le XO, plus gourmand et boisé, s'accorde avec un dessert au cacao ou un café torréfié.
QUESTIONS FRÉQUENTES
Par l'embouteillage de base, celui que la distillerie produit toute l'année. Il dit son style sans la rareté d'une série limitée, et si elle plaît, les versions au-dessus tiennent la même ligne. Le repère « à partir de » en tête de gamme donne la moins chère du moment.
Un spiritueux ne vieillit plus une fois en bouteille, mais il s'oxyde une fois ouvert. Debout, bouchon serré, à l'abri de la lumière : comptez quelques mois sans changement net, puis une perte d'arômes d'autant plus rapide que la bouteille se vide.
Oui, le calage anti-casse tient six bouteilles par colis, panachées ou non, vins et spiritueux mélangés. La livraison est offerte dès 100 € en point relais, hors Corse.