Une boutique de vin ouverte à Londres en 1749 par un Bolonais, un producteur de gin qui achète trois distilleries du Speyside, un directeur commercial rentré d'Amérique en 1930 avec une conviction. Voilà les trois maisons qui ont décidé de ce que Strathmill produirait pendant plus d'un siècle.
Trois maisons de négoce expliquent la trajectoire de Strathmill mieux que sa salle des alambics : une enseigne de vin fondée à Londres par un Bolonais en 1749, un producteur de gin qui s'est mis à acheter des distilleries du Speyside, et un directeur commercial rentré des États-Unis convaincu que l'Amérique redeviendrait un marché. Notre page de collection raconte le lieu, l'eau de l'Isla et le distillat. Cet article suit les gens et les marques qui ont décidé de ce que Keith produirait.
Justerini et Brooks, la maison de vin de Londres qui a donné ses initiales au J&B
Les deux lettres qui figurent sur des millions de bouteilles de whisky écossais ne viennent ni d'une distillerie ni d'une région. Elles viennent d'une boutique de Saint James, à Londres, ouverte plus de soixante-dix ans avant que la loi ne remette de l'ordre dans la distillation écossaise.
Giacomo Justerini, fils de distillateur parti de Bologne pour Londres en 1749
Giacomo Justerini arrive de Bologne en 1749 avec, dans ses bagages, les recettes de liqueurs de son père, distillateur de son état. La maison raconte qu'il avait suivi une cantatrice jusqu'en Angleterre. Il s'associe à un investisseur anglais, George Johnson, et l'enseigne ouvre sous le nom des deux hommes.
L'Italien ne reste pas. Il revend ses parts à son associé et rentre chez lui en 1760, onze ans après son arrivée. Son nom, lui, ne bougera plus jamais de la devanture.
Une maison de spiritueux fournisseur des souverains britanniques depuis 1761
Johnson développe l'affaire en s'appuyant sur des fournisseurs de Bordeaux, de Cadix, de Reims, de Gênes, de Dijon et de Palerme. La maison sert la couronne britannique depuis le couronnement de George III en 1761, et n'a pas manqué un règne depuis.
L'enseigne actuelle date de 1831 : la famille Johnson cède ses parts à Alfred Brooks, dont le nom vient compléter celui de l'Italien. Marchand de vin elle était, marchand de vin elle est restée, et elle a passé le cap de ses deux cent soixante-quinze ans en 2024.
Ce qu'un marchand de vin apporte à un assemblage de whisky écossais
Un négociant en vin travaille depuis toujours sur des lots qui ne se ressemblent pas d'une année à l'autre, et son métier consiste à garantir un goût à ses clients malgré cette variation. C'est très exactement la question que pose un blended scotch whisky.
Une enseigne habituée à traiter avec des fournisseurs de six pays sait aussi ce que vaut un approvisionnement qu'on maîtrise. Posséder une distillerie plutôt qu'acheter son distillat relève du même réflexe de commerçant.
Découvrez le Strathmill 2009 Le Gus'T, un single malt du Speyside de quatorze ans tiré d'un seul hogshead peu actif, entre fruit pâtissier, fleurs blanches e...
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W et A Gilbey, le producteur de gin devenu propriétaire de distilleries du Speyside
Avant d'appartenir au même groupe que Justerini et Brooks, Strathmill relevait d'une maison londonienne d'un tout autre métier. Gilbey vendait du vin et surtout du gin, et s'est retrouvée à la tête de trois distilleries de malt du Moray en moins de vingt ans.
Glen Spey en 1887, Strathmill en 1895, puis Knockando
W et A Gilbey achète Glen Spey, près de Rothes, en 1887. Strathmill suit en 1895, pour neuf mille cinq cents livres. Knockando complète l'ensemble au tout début des années 1900.
Trois adresses du Speyside dans le portefeuille d'un producteur de gin londonien, le fait dit assez ce qu'était alors l'industrie écossaise. Elle fournissait une matière première à des marques installées ailleurs.
Spey Royal, l'assemblage que ces trois distilleries alimentaient
Gilbey vendait son propre blended scotch whisky sous le nom de Spey Royal, et ses trois distilleries en formaient le cœur. Le distillat de Keith partait donc déjà dans un assemblage bien avant que les initiales J et B ne paraissent sur une étiquette.
La destination a changé de nom, la vocation non. Ce que produit Strathmill part dans des cuves de mariage depuis le dix-neuvième siècle, et cette continuité en dit plus long qu'un discours sur le caractère de son malt.
La fusion de 1962 et la marche vers un seul groupe de spiritueux
En 1962, W et A Gilbey et Justerini et Brooks fusionnent pour former International Distillers and Vintners. L'ensemble passe chez Grand Metropolitan en 1972, puis rejoint Diageo à la formation de ce groupe en 1997.
Le distillat de Keith et la marque J&B se retrouvent ainsi sous un même toit depuis plus de soixante ans. La distillerie appartient aujourd'hui à Diageo et tourne toujours.
Eddie Tatham et le lancement du blended scotch J&B Rare
Un assemblage se conçoit pour un marché autant que pour un palais. Celui qui allait absorber l'essentiel du distillat de Keith a été dessiné pour un pays qui n'avait plus le droit de boire, et qui allait bientôt le retrouver.
Un directeur qui parie sur le whisky écossais à la fin de la prohibition
Eddie Tatham, entré chez Justerini et Brooks après la Première Guerre mondiale, traverse l'Atlantique en 1930. Il en revient convaincu que la levée de la prohibition ouvrira un marché considérable au whisky écossais de qualité, après des années d'alcools frelatés.
Le J&B Rare paraît au début des années 1930.
Un assemblage conçu comme un rival direct du Cutty Sark
Le J&B Rare vise le goût américain, plus clair et plus léger que les blends dominants de l'époque, et se pose d'emblée face à un autre assemblage neuf de la même veine, le Cutty Sark. Les deux marques ont ouvert ensemble la voie du scotch pâle aux États-Unis.
Le pari se vérifie vite. En 1963, la marque écoule un million de caisses par an, et trois millions dans les années soixante-dix.
Plus de quarante whiskies réunis dans une même recette d'assemblage
La recette rassemble plus de quarante whiskies de malt et de grain, avec des malts du Speyside en son centre. Strathmill y figure aux côtés de Knockando, de Glen Spey et d'Auchroisk, trois noms que le grand public ne rencontre presque jamais seuls.
Un assembleur ne cherche pas des vedettes, il cherche des pièces qui tiennent leur rôle sans bouger d'un lot au suivant. C'est la définition même de ce que Keith lui fournit.
Trois millésimes de single malt Strathmill à la cave Trinquay
Faute de gamme officielle installée, les bouteilles qui portent ce nom viennent de maisons ayant acheté un fût et suivi son évolution jusqu'à la mise. Nos trois références couvrent trois années de distillation et trois degrés très différents.
Le fût 807593 et le millésime 2009 embouteillé à quatorze ans
La sélection XXXV du Gus'T porte un fût numéroté 807593, distillé en 2009 et mis en bouteille après quatorze ans, à 51,6 %. Cet embouteilleur numérote ses sélections en chiffres romains, ce qui permet de situer chaque tirage par rapport aux précédents.
Le fût AM159, un malt de 2011 sorti à cinquante et un degrés
Asta Morris, maison belge installée à Ingooigem, a retenu un fût de 2011 identifié AM159 et l'a embouteillé à douze ans, à 51 %. Le degré rond est celui que porte l'étiquette, cette maison embouteillant le plus souvent sans réduction.
Le millésime 2012 et la trente-sixième 100 Proof Edition
Signatory Vintage a sorti un Strathmill de 2012, douze ans lui aussi, dans sa série 100 Proof Edition, sous le numéro 36, à 57,1 %. Trois fûts, trois années, trois degrés : c'est tout ce qui sépare ces bouteilles, et c'est déjà beaucoup sur un distillat aussi net.